scenographies

I hear voices

2006

I hear voices est un environnement-performance conçu par Nadia Lauro.

I hear voices est un paysage fictionnel constitué de montagnes en fourrure
diffusant des voix. Cʼest un espace immersif, entre «jardin mental» et «salle dʼéchauffement
pour public» qui est scénarisé et habité par de nombreux invités annoncés ou anonymes , entre paranoïa et fantasmagorie.
C’est un jardin public d’ intérieur.

Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006
Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006
Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006
Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006
Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006
Nadia Lauro – I hear voices - I hear voices 2006

Les voix de Nadia

Du grec skene qui veut dire « scène »et graphein qui signifie « écrire », la scénographie est un art consistant en l’écriture d’un espace physique et mental. En cela, elle est bien plus qu’un décor et se propose comme lieu d’une énonciation personnelle ou collective – quand elle est partagée avec un metteur en scène, un chorégraphe, un styliste etc. Les environnements que crée la scénographe et artiste visuelle Nadia Lauro sont autant de propositions pour penser l’espace comme expérience. Et si les siens restent reconnaissables entre tous, c’est qu’ils portent les traces, empreintes ou indices de toute une généalogie spirituelle, qu’elle partage le plus souvent avec les chorégraphes Benoît Lachambre, Latifa Laâbissi, Vera Mantero ou Jennifer Lacey.

Difficile de ne pas se souvenir de Nadia Lauro dès lors que l’on aura pris part et goût à cette écriture si subtile et puissante. Du plateau évidé où ne trônent plus que quelques trophées et symboles d’un pouvoir brocardé par la chorégraphe et danseuse Latifa Laâbissi (Self- portrait camouflage, déjà accueilli au TNT en 2008) aux montagnes de fourrures de I hear voices habitées par les voix pré-enregistrées d’un corpus cinématographique, c’est avec la collaboration de Laâbissi qu’elle continue donc de produire cette « scène parlante » dans laquelle elle choisit aujourd’hui d’inviter les voix « live » de la chanteuse et musicienne Dani Siciliano (15 avril), de Bertrand Boudey, ingénieur en intelligence artificielle (16 avril) et d’Iraj Mortazavi chercheur en mécanique des fluides numérique – spécialiste des tourbillons (17 avril)!

De nombreux artistes de la scène font appel à vous pour signer leur scénogra- phie. Même s’il s’agit toujours de col- laborations et non de « prestations », avec I hear voices vous inversez tou- tefois le schéma classique de l’invi- tation quand c’est ici vous qui êtes à l’initiative du projet et qui choisissez vos invités. L’espace préexistait-il à vos collaborations artistiques ? Quelle en est l’origine ? L’environnement I hear voices est né d’une invitation du Kaitheater de Bruxelles à proposer un espace, une installation pour le foyer du théâtre, qui resterait en place le temps d’une saison. Très stimulée par cette pro- position, j’ai envisagé ce lieu, sas en- tre l’extérieur du bâtiment et la salle de spectacle, comme une transition, un moment d’échau ement du re- gard du spectateur, au même titre que les performers s’échau ent, se préparent avant d’entrée en scène. I hear voices est devenu une sorte de jardin public d’intérieur, une ction entre jardin arti ciel et salle d’échau ement. C’est un espace à habiter par les spectateurs, constitué de rochers en fourrure contenant des voix pré-enregistrées se fon- dant avec la rumeur d’avant spec- tacle. Ces voix sont des dialogues cinématographiques faisant écho au lm Picnic at Hanging Rock de Peter Weir, où une montagne mystérieuse absorbe les jeunes lles et à « la voix de la montagne », symbole fort de la culture zen au Japon. Ensuite, cet environnement s’est installé dans divers lieux en Europe et en Corée, ce qui m’a donné envie de convoquer d’autres voix mais cette fois : live.

En choisissant de vous adresser à Latifa Laâbissi, on peut comprendre qu’ici se poursuit une aventure hu- maine, intellectuelle et esthétique. Quel dénominateur commun voyez- vous dans vos pratiques respectives ? Et quelle place a la danse dans le format de I hear voices ?

J’adore travailler avec elle. Nous avons collaboré plusieurs fois en- semble. J’ai créé la scénographie de plusieurs de ses pièces chorégraphi- ques et désirais la retrouver sur un terrain un peu di érent. En e et, je ne l’invite pas nécessairement pour « performer » mais pour poser un regard chorégraphique sur ce pro- jet global et o rir des outils cor-
porels aux invités qui ne sont pas nécessairement des danseurs, a n qu’ils ne se sentent pas instrumen- talisés dans un tel espace. Il s’agit de trouver des scénarii corporels et spatiaux qui o rent au public une expérience de ces « voix » qui se jouent sur un autre mode que celui de la conférence, du spectacle ou de la vulgarisation scienti que.

Qu’en est-il de l’invitation faite à Dani Siciliano ? Est-ce votre première col- laboration ?
Je sentais que la dimension onirique et fictionnelle de ce jardin serait un espace d’écoute privilégié pour un concert, mais, ce qui me semblait particulièrement intéressant dans le travail de Dani en écho aux voix dans les montagnes, c’est qu’elle chante live et remixe sa voix en di- rect. Au TNT, elle sera accompagnée du guitariste ibault Frisoni.
Deux chercheurs sont également invi- tés à habiter cette « architecture vi- vante ». Entre conférences et discus- sions, la scène s’ouvre ici à une parole scientifique qu’il n’est sans doute pas
si aisé d’organiser. Comment vous y êtes vous prise dans la rencontre et l’exposition du projet? Et dans l’écri- ture partagée de cette pensée ?
J’ai rencontré Bertrand Boudey lors d’un workshop qui touchait à un as- pect de mon travail que je quali e d’« architectures vivantes ». C’est- à-dire, des scénographies consti- tuées littéralement d’un groupe important de personnes qui dessi- nent, transforment, chargent le lieu entre maîtres de cérémonie, obser- vateurs, virus et espions, évoluant comme une entité mobile. Bertrand m’a alors parlé des recherches faites par de nombreux biologistes sur les champs morphogénétiques, les phénomènes de contamination et de basculement de masse critique au sein de groupes d’individus, en somme de recherches surprenan- tes sur les dynamiques du collectif. J’ai trouvé pertinent que cette voix s’exprime sur les « lieux du crime ». Concernant Iraj Mortazavi, cela me semblait tout simplement une ex- périence extraordinaire que d’être allongé dans des montagnes en fourrure et d’écouter cette voix sen- sible nous faire voyager à travers son savoir et ses recherches sur les vor- tex, entre l’in niment petit et l’in- niment grand, entre le tourbillon idéal et le tourbillon réel. Même si ces deux invitations chargent le pro- jet sur un autre mode que celui du concert par exemple, il s’agit de les faire entrer dans la ction sans dé- naturer ou vulgariser leur « voix » sans non plus les instrumentaliser en « performers ».

Il existe quatre manières d’expérimen- ter votre pièce, quatre « programmes ». Pensée comme espace ouvert à la multitude, à la diversité des voix et des corps que vous convoquez quatre jours durant, à quelles attentes de- vrons-nous céder pour pouvoir vous suivre au plus près ?
J’aimerais que le public ne se pré- pare pas à un spectacle ou à une conférence, mais entre dans ce jar- din / ction comme un gurant dans un lm. J’ai commencé la scénogra- phie en regardant non pas du côté du théâtre mais de celui de l’histoire des jardins du XVIIe siècle : une mise en scène du regard du prome- neur et du promeneur lui-même au sein du jardin.

propos recueillis par Sèverine Garat, Spirit #59, 2010, pp.11

Credits

conception, mise en scène et installation visuelle  Nadia Lauro

assistée de Romain Guillet

musique  Boris hauf

collaboration chorégraphique  Latifa Laabissi

Kaaïtheater Bruxelles 2006, La Criée Centre d’Art Contemporain -Exposition « Habiter –Latifa laabissi» 2007, Spring Wave Festival Séoul 2007, Centre National Chorégraphique de Monpellier 2009, TNT,Bordeaux 2010.