scenographies

Magnetic conference room

in
Lugares Comunes, 2006

“Magnetic conference room” est un dispositif scénographique imaginé par Nadia Lauro pour la pièce chorégraphique lugares Comunes de Benoit Lachambre.

“Magnetic conference room” est une salle de conférence dont les sièges se déplacent en permanence dans un mouvement d’une lenteur presque imperceptible qui crée un trouble perceptif.
Leurs déplacements autonomes re-configurent très lentement l’espace sur la durée du spectacle.

Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006
Nadia Lauro – Magnetic conference room - Magnetic conference room 2006

Ce lieu est constitué de places, des places numérotées. Des numéros qui au premier abord représentent une certaine hiérarchie, des rangs sociaux. On a transformé ces associations. Les nombres ont perdu leurs valeurs initiales. Ils ont subi une mutation. L’association à ces nombres n’est plus ce que l’on croyait. Ils représentent en soi d’autres univers, des lieux parallèles. Ces lieux font partie intégrale de l’événement par lequel on est déjà englobé. Sans qu’on le sache, on a été transformé. Ces lieux ont la chance de devenir l’élément transformateur de l’image de soi. Ils déstabilisent. Ils embrassent, ils amènent ailleurs, loin, très loin. Si loin, qu’ils amènent au centre du corps. Un centre ignoré. Un centre qui a été caché, qui fut forcément oublié, car l’on est arrivé à fait croire qu’il n’existait plus, à force de recouvrir pour ne pas avoir froid, avoir mal, avoir peur, avoir envie. Ce centre est un port d’attache; un port qui n’a plus l’habitude de dévoiler son identité. Un port lumineux et sombre à la fois. Un port que les vagues ont recouvert. Un port qui divague. Un port qui a sombré au fond d’une mer d’images. Des images belles et fortes, une pluie de désirs essentiels. Un puits sans fond, une fontaine de jouvence, la source des visions, le jardin des rêves. Ce jardin rattache, attache à ce lieu. Ce lieu qu’on aime sans même le savoir. Ce lieu qui nomme par d’autres noms. Les non dits, les nonchalants, les nombreux, les innommables, les renommées. Qui être à présent? Que faire ici? Qui être vraiment? À quoi penser au juste? Y a-t-il d’autres moments que celui-ci? Fait-on comme si on était ailleurs? Aime-t-on cet ailleurs? Ceci n’est pas un leurre. Ni un jeu de cache cache ou de qui trouve garde. Il n’y a plus rien à perdre. Le temps n’existe plus. Plus comme avant, et déjà plus comme maintenant. Et pourquoi s’accrocher à ce qui déjà était? On est nombreux. Les nombres eux sont; un son insaisissable, considérable, remarquable. On a effacé les marques, rien ne se démarque, des places se déplacent. Elles changeront même si l’on change de place, de lieu. Un lieu se transforme sans enjeu. Il est un trésor, une chasse où la cible surgit, rugie, rougit de plaisir, d’être découverte. On est tous cible et chasseur à la fois. Il n’y a pas de trophée à rapporter à la maison. On est sa propre maison. On naît.
Benoit Lachambre.

Un grand moment de conscience-fiction
Aborder Lugares comunes, de Benoît Lachambre, suggère au spectateur de consentir un mouvement de lui-même. Donner quelque chose. Perdre, lâcher un peu. Par exemple : cesser de « s’accrocher à ce qui a toujours été ». Ou encore : déceler, dans une simple respiration, un rapport au monde dense, troublant, enthousiasmant. Oui : tout cela dans une simple respiration, pour autant qu’on veuille prêter à son propre corps quelque fraîcheur d’attention.
Lugares comunes : des lieux communs, en espagnol. Que sont les lieux communs ? Des marécages où s’enlise le sens banal quotidien ? Ou des lieux qu’on fréquenterait en commun, où se trouver ensemble suffirait à faire question, élaborant du sens toujours plus loin, moins sûr ; d’autant plus stimulant ? Nul doute qu’entre ces deux options, les interprètes de Lugares comunes se rangent sur la seconde.
Ils évoluent dans un fantastique lieu hors du commun, conçu par Nadia Lauro. On n’en décrira pas tout, afin de ne pas en amoindrir l’impact. C’est un espace d’une amplitude somptueuse, ouvert, mais aussi fractionné en zones mouvantes, et en niveaux divers. Toute une dramaturgie se déploie dans la façon de les occuper, d’y circuler, particulièrement en bord de scène, où se négocie le contact avec le public. Plutôt que « souligner la différence et la séparation entre scène et salle, “Lugares comunes” investit le confluent de cette rencontre ».
Car tel est le superbe pari de Benoît Lachambre avec cette nouvelle pièce : transporter, à l’échelle des vastes plateaux, partager avec de larges publics, une pratique corporelle d’une grande rareté. Au côté de Meg Stuart et Hahn Rowe, l’insolite Forgeries, love and other matters, avait déjà excité les contradictions d’une divagation intimiste à échelle géante. Lugares comunes investit à présent les savoirs corporels patiemment expérimentés par les release technics.
Ces techniques du relâché sont au cœur de la compréhension nouvelle des enjeux chorégraphiques. Benoît Lachambre en est l’un des pédagogues réputés au plan international. A travers elles, nombre de danseurs sont partis à la découverte des mécanismes intimes de la perception. Car il n’y a rien de plus actif que la perception au travail. Celle-ci ne cesse d’emprunter à une gamme de représentations de soi, en constant renouvellement.
Il s’agit d’investir des énergies subtiles, pôlariser des zones corporelles mouvantes, circuler entre corps thermique, corps nerveux, musculaire, osseux. Cela conduit à ébranler l’espace cartésien, qui aimerait tant pouvoir fixer la géométrie stable d’une séparation du physique et du mental. Tout à l’inverse, les release technics oeuvrent dans l’infra-espace où se joue la féconde dispute entre la conscience d’être un corps et celle d’avoir un corps.
Là se produit la véritable séparation imaginaire. Là, « le virtuel et le réel ne sont qu’à un battement d’aile l’un de l’autre ». Evidemment, pareilles recherches ne conduisent guère à se précipiter dans l’espace, à torses déployés. En revanche, elles inspirent d’extraordinaires compositions improvisées du mouvement de l’instant, elles densifient les présences, en même temps qu’elles ménagent de savantes distances. Lugares comunes offre à ces pratiques le support imaginaire d’une comédie de science-fiction. Mais derrière cette notion, retenons que toute conscience sensible d’être au monde fait déjà, en tout un chacun, embrayage de fiction.
Les onze interprètes de cette pièce géante, parmi lesquels Benoît Lacambre lui-même, constituent une distribution rêvée. Ils sont tous désignés danseurs-chorégraphes, autant l’un que l’autre. Comme en flottaison décalée du réel, ils paraissent se laisser traverser par les gestes, plutôt qu’ils ne les produiraient. Leur simple posture érigée se laisse ébranler. Se tenir debout devient un acte complexe, en proie à de frissonnants ondoiements. Cela se dérobe, sur une ligne de friction, où se désagrège le terrain des évidences, pour laisser place au doux tourment imaginaire. Une force est libérée, par laquelle se laisser emporter.
Conçu par Laurent Maslé, l’univers sonore de Lugares comunes s’entend comme un protagoniste dramaturgique plein, à résonances multiples ; tout sauf un simple accompagnement. Ce traitement sonore fait écho au glissement perpétuel des idiomes dont usent les interprètes : dans la Babel contemporaine des explorateurs de l’art, l’abandon du langage commun induit encore une autre porosité du sens. Car enfin, cette pièce pratique une utopie affranchie du totalitarisme des perceptions courantes. Elle invente la dilution permanente de tout ce qui voudrait s’instituer rigide. Elle instaure la dessaisie du temps, qui « n’existe plus comme avant, et déjà plus comme maintenant ».
Si nous n’acceptons pas de nous déplacer, les places bougent de toute façon d’elles-mêmes. Tout corps plongé dans ce mouvement est gagné par une idée de corps à jamais composite, en proie au doute et au soupçon, dont la conscience insiste : « Qui être à présent ? ».
Par Gérard MAYEN
Texte du programme du théatre de la ville

Credits Lugares Comunes

direction artistique  Benoît Lachambre

conception de l’espace et des costumes  Nadia Lauro

musique  Laurent Maslé

lumières  Jean Jauvin

dramaturgie  Myriam van Imschoot

danseurs chorégraphes  Germana Civera, Daelik, Hanna Hedman, Saskia Hölbling, Ziyian Kwan, Benoît Lachambre, Moravia Naranjo, Fabrice Ramalingom, Andrea Stotter, Stephen Thompson

photos  nadia lauro

 

création  Festival Les Antipodes 2006. Le Quartz – Scène nationale de Brest

production  Par B.L.eux
coproduction Cie DANS.KIAS (Vienne),Kaaitheater (Bruxelles), ImPulsTanz – Festival international de danse de Vienne, PACT Zollverein (Essen), Le Quartz – Scène nationale de Brest, Tanz im August – Internationales Tanzfest Berlin, Théâtre de la Ville (Paris), Usine C (Montréal).