scenographies

Peau Blanche

in
Self Portrait Camouflage, 2006

“Peau blanche” est un dispositif scénographique et lumineux imaginé par Nadia Lauro
pour la pièce chorégraphique Self Portrait Camouflage de Latifa Laabissi.

“Peau blanche” est un dispositif de surexposition au sens photographique du terme, un espace-peau qui impose une modalité voyeuriste dans la relation regardeur-regardé, directement importée du monde du zoo, du musée.

Nadia Lauro – Peau Blanche - Peau Blanche 2006
Nadia Lauro – Peau Blanche - Peau Blanche 2006
Nadia Lauro – Peau Blanche - Peau Blanche 2006
Nadia Lauro – Peau Blanche - Peau Blanche 2006
Nadia Lauro – Peau Blanche - Peau Blanche 2006

La scénographie de Nadia Lauro rejoue d’emblée la violence première d’une situation particulière dans l’histoire des arts du spectacle, et notamment dans l’histoire de la danse : celle qui a vu s’inventer autant la danse que la figure du « sauvage », de l’autre, du « primitif » comme objet de spectacle en soi à la fin du XIXe siècle, au sein d’entreprises comme le cirque Barnum et les zoos humains des expositions universelles et coloniales ou des villages exposés lors de tournées dans toute l’Europe12. Celle qui a, par conséquent, fabriqué et vendu l’objet de spectacle auquel fut réduite sa première victime, baptisée la Vénus hottentote, dont le malheur fut d’être petite et noire, et d’avoir de très grosses fesses, des gros seins et une déformation de la vulve13. La scénographie convoque concrètement ce moment dans l’histoire de la colonisation, non pas celui antérieur de la prétendue « découverte » des Amériques qui a instauré l’existence des empires coloniaux, mais celui qui a donné une image scénique à ce partage. Elle oblige à regarder la division inégalitaire qui sépare ceux qui veulent regarder, nous, les civilisés (supposés modernes) et les autres, ceux qui doivent accepter d’être regardés, les sauvages (supposés archaïques, chaînon manquant entre le singe et l’homme, esclaves ou colonisés) en ne convoquant aucun signe d’époque, mais juste une géopolitique du regard : le rappel du partage du regard lui-même, partage qui a institué l’autre comme objet. En effet, la scène organise le dispositif propre de ce mode d’exposition qui, d’un même geste, sur-expose et exclut : tout en longueur, le plateau est recouvert et unifié par un blanc brillant, lui-même sur-exposé sous l’effet de l’éclairage d’un mur de projecteurs à jardin venus se réfracter sur le mur qui circonscrit le plateau à cour. Cet espace d’exposition est divisé en deux par une estrade, vue de profil, sur laquelle est posé un pupitre d’orateur avec un micro. Sans possibilité d’ombre aucune, sans recoin pour échapper au pouvoir scopique, il est seulement délimité par une grosse corde tenue en festons à un mètre du sol par de petits piliers
disposés régulièrement, et qui se déploie à l’avant-scène, comme une frontière continue et indépassable entre salle et scène. Détail essentiel, cette corde polysémique rassemble le monde du cirque, du zoo, du musée. Enfin, la temporalité de cette séquence est organisée par le travail des lumières, longs flashs entrecoupés net de noirs, qui génèrent une succession d’étranges cartes postales comme autant de projections surexposées de durée variable, où les gestes intensifiés de la figure dans des quasi-poses tiennent lieu de sujet principal.
Isabelle Launay. Extrait. GESTES TORDUS, GESTES TOXIQUES, GESTES REVENANTS sous le signe des grimaces de la Vénus Hottentote, de Jane Avril
et de Joséphine Baker. 2016.

Credits Self Portrait Camouflage

conception et interprétation  Latifa Laâbissi

dispositif scénographique et lumineux  Nadia Lauro

dramaturgie  Christophe Wavelet

son  Olivier Renouf

création lumière  Yannick Fouassier

figures  Latifa Laâbissi et Nadia Lauro

photos  Nadia Lauro

 

création : Les Spectacles vivants – Centre Pompidou, Paris. 2006
Production 391

coproduction : Les Spectacles vivants – Centre Pompidou à Paris
Résidence d’écriture et de recherche chorégraphique : Centre chorégraphique national de Montpellier Languedoc-Roussillon
Accueil studio : Centre national de danse contemporaine d’Angers